7 avr. 2006

La grande transformation

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L'oeuvre de Polanyi est dominée par deux grands thèmes : l'émergence et le développement d'une société de marché au cours des 19ème et 20ème siècles ; la relation entre économie et société dans les sociétés précapitalistes.

Trois thèses en découlent :

La thèse primitiviste, selon laquelle aucune économie n'avait été avant notre époque dominée par le marché. Et ses corollaires :

La thèse substantiviste, centrée sur la notion d'embeddedness, selon laquelle l'économie était, dans les sociétés précapitalistes, encastrée dans le social ;

La thèse du double mouvement, qui s’articule en deux temps : la thèse du big bang, selon laquelle l’institutionnalisation du marché dans l'Angleterre de la révolution industrielle aurait fait violence à la société, l’aurait désolidarisée et déshumanisée ; et la thèse de la réaction, selon laquelle la réaction des forces sociales aurait fait ici le lit du nazisme, là du communisme, mais pourrait aussi conduire à une reprise en main démocratique des forces du marché (le réencastrement du marché, dans le rêve de Polanyi).

Ces thèses sont aujourd'hui largement réfutées par les historiens de l'économie.

I. La thèse primitiviste

Cette thèse, centrale dans l’œuvre de Polanyi, est bien exposée dans un passage célèbre de La grande transformation (1944) :

«Avant notre époque, aucune économie n’a jamais existé qui fut, même en principe, sous la dépendance des marchés. [...] Le gain et le profit tiré des échanges n’avait jamais joué auparavant un rôle important dans l’économie humaine. Quoique l’institution du marché ait été tout à fait courante depuis la fin de l’âge de pierre, son rôle n’avait jamais été que secondaire dans la vie économique. »

En réalité, de nombreuses économies précapitalistes étaient des économies de marché. Les échanges économiques y étaient en grande partie gouvernés par le mobile du gain et la loi de l'offre et de la demande.

A Rome ou à Athènes, en Angleterre médiévale, en Afrique de l’Ouest précoloniale, les approvisionnements des villes en produits vivriers étaient, pour l’essentiel, sous la dépendance des marchés, et ces marchés étaient aussi efficients qu’ils pouvaient l’être -- compte tenu des difficultés de communication de l'époque. On trouvait même un marché de la terre, un marché du travail, un marché du capital, un système d’assurance et un système de droit commercial...

¤ Ainsi, bien avant la révolution industrielle, l'économie anglaise était une économie de marché. Dès le 13ème siècle, le marché des grains était raisonnablement efficient, bien intégré dans l'espace et dans le temps, donc bien régulé par le système des prix. De même, le marché du travail des artisans qualifiés était assez bien intégré dans l’espace, et cela dès le 15ème siècle et à l’échelle de l’actuelle Union Européenne.
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Sur le marché des grains, cf. Gregory Clark, professeur d'histoire économique à l'UC Davis : Markets and Economic Growth? The Grain Market of Medieval England ; et Karl Gunnar Persson, professeur d'histoire économique à l'Univ. de Copenhague : Grain Markets in Europe, 1500-1900. Integration and Deregulation, Cambridge University Press 1999 - compte rendu dans le Journal of Economic Literature, June 2002.

Sur le marché du travail des artisans, cf. Wolf Nikolaus (LSE) : "European Labour Market for Craftsmen? Evidence from 17 European Cities 1500 – 1800"

¤ On rencontrait des économies de marché, jusque dans les économies antiques. Par exemple à Rome et à Athènes, où l'approvisionnement de la cité en grains était, pour l'essentiel, gouverné par la loi du marché :

Pour une réfutation de la thèse primitiviste de l'économie antique, telle que développée par Moses Finley, cf. pour le cas d'Athènes La cité marchande d'Alain Bresson (Univ. de Bordeaux), De Boccard, 2001, dont on peut lire deux comptes rendus (yc le mien) sur le site de l'auteur ;

Pour le cas de l'Empire Romain, Peter Temin (Univ. Harvard) :
A Market Economy in the Early Roman Empire, Journal of Roman Studies, Vol. XCI, 2001 ; et The labor supply in the Early Roman Empire, Journal of Interdisciplinary History 34:4 ;

Pour le Moyen-Orient, cf. voir Morris Silver, The Ancient Economy, dont l'essentiel peut être consulté en ligne, sur
son site

¤ Enfin, on rencontrait des économies de marché dans les sociétés africaines précoloniales. Selon l'historien africaniste Gareth Austin: "In the case of West Africa, the substantivist interpretation of pre-colonial economies was rapidly discredited by the research of the 1960s and 1970s".
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Pour un survey récent de la littérature sur le sujet : Gareth Austin, professeur à la LSE : The Problem Of "Embeddedness" And Global Economic History

Pour une réfutation de la thèse soutenue par Polanyi dans Dahomey and the Slave Trade, et par son disciple Paul Bohannan sur l'économie des Tiv, Cf.
Karl Polanyi: Some Observations, par A. J. H. Latham, professeur à l’Univ. de Swansea.


II. La thèse substantiviste

Centrée sur la notion d'"embeddedness", cette thèse est exposée dans l'essai intitulé "The Economy as an Instituted Process", in Trade and Market in the Early Empires (1957):

"The human economy ... is embedded and enmeshed in institutions, economic and noneconomic. The inclusion of the noneconomic is vital. For religion or government may be as important to the structure and functioning of the economy as monetary institutions or the availability of tools and machines themselves that lighten the toil of labor".

On la trouve aussi dans La Grande Transformation. Par exemple, dans ce passage :

"Jusqu'au XIXe siècle, les marchés n'ont jamais été que des éléments secondaires de la vie économique. En général, le système économique était absorbé dans le système social."

Las ! Cette thèse se heurte à trois objections majeures.

En premier lieu, la rationalité économique (la rationalité instrumentale) n'est pas l'apanage des sociétés capitalistes. Elle imprégnait aussi les comportements économiques dans les sociétés précapitalistes. C’est en effet un principe universel que les individus répondent aux incitations.

Pour une synthèse sur la rationalité économique dans les sociétés traditionnelles, cf. la 3ème partie de ce travail de Stéphane Meignel, chercheur au CED (Univ. Montesquieu).

Dans un survey récent de la littérature sur le sujet, l'historien africaniste Gareth Austin peut ainsi conclure : "I think it is reasonable to claim that the refutation of substantivist and neo-substantivist positions is a major achievement of empirical research in economic history. (...) Thus it makes sense to abandon the idea that economic rationality (more precisely, behaviour consistent with the assumption of economic rationality) is historically the exception rather than the rule, because specific to ‘capitalist’ societies as Polanyi had maintained."

En second lieu, il ne faudrait jamais perdre de vue que, dans l'histoire, le contraire de la logique de l'échange, c'est la logique de la force... Il a certes existé, « avant notre époque », des sociétés qui n’étaient pas « sous la dépendance des marchés », mais leur réalité était très éloignée de la vision romantique qu'en donne Polanyi. Dans ces sociétés, le principe dominant du comportement économique était fondé sur la raison du plus fort.

En particulier, le "principe de redistribution" et le "principe de réciprocité" – les deux substituts au "principe de l’échange", selon Polanyi – reposaient sur le moyen de la violence : e.g. les expéditions de pillage, les amendes arbitraires, les rapts de femmes, les fêtes données pour faire taire les envieux, le tribut payé par le vassal, les impôts féodaux, le racket familial fondé sur la crainte de la sorcellerie, et bien entendu l’esclavage: dans le royaume de Dahomey, étudié par Polanyi, on sacrifiait aux dieux plusieurs milliers d'esclaves chaque année...

Sur l’esclavage dans les sociétés anciennes, cf. Alain Testard, L’esclave, la dette et le pouvoir et sa base de données sur l'esclavage.

Bref, l'Economie des sociétés précapitalistes était moins "enchâssée" dans le Social que phagocytée par le Social ; elle n’était pas "régulée" par le Politique, mais cannibalisée par le Politique.

When "embeddedness" was used in the past to enforce transactions at a "just price", it usually seems to me to have been cover for thugs-with-spears (or thugs-with-idols) getting things on favorable terms from merchants, artisans, and peasants: it is far from clear that a decline in "embeddedness" is a bad thing. (Bradford DeLong)

En dernier lieu, il est extrêmement discutable de soutenir que la coopération non marchande --l'économie du don -- ait reflué avec le développement du marché. En vérité, on peut aussi bien soutenir la thèse inverse !

Cf. Between the gift and the market: the economy of regard, par Avner Offer, professeur d’histoire économique à Oxford, Economic History Review, L3 3(1997), pp. 450-476. Voir aussi L'économie du don aux Etats-Unis, un modèle pour la France, Pierre Buhler, Commentaire, Automne 2001.


III. La thèse du double mouvement

Cette thèse est exprimée dans ce passage de La Grande Transformation :

Pendant un siècle, la dynamique de la société moderne a été gouvernée par un double mouvement : le marché s'est continuellement étendu, mais ce mouvement a rencontré un contre-mouvement contrôlant cette expansion dans des directions déterminées. [...] Ce double mouvement peut être personnifié comme l'action de deux principes organisateurs dans la société, chacun d'entre eux se fixant des visées institutionnelle spécifiques, ayant le soutien de forces sociales déterminées et employant ses méthodes propres. Le premier est le principe du libéralisme économique qui vise établir un marché autorégulateur, qui compte sur le soutien des classes commerçantes et qui adopte pour méthode principale le laissez-faire et le libre-échange ; l'autre est le principe de protection sociale, qui vise conserver l'homme et la nature aussi bien que l'organisation de la production, qui compte sur les divers soutiens de ceux qui sont le plus directement affectés par l'action délétère du marché - en premier lieu, mais pas exclusivement, la classe ouvrière et les propriétaires terriens - et qui adopte pour méthodes la législation protectrice, les associations restrictives et d'autres instruments d'intervention.

¤ Premier mouvement : la brutalisation de la société par les forces du marché.

Polanyi date l'émergence de l'idée de marché autorégulée de 1834, quand la réforme des Poor Laws aurait introduit en Angleterre un marché du travail totalement libre. Les mécanismes traditionnels de solidarité sociale auraient cédé le pas au mécanisme de l'échange marchand, livrant les hommes aux forces du Mal :

To allow the market mechanism to be sole director of the fate of human beings and their natural environments, indeed, even of the amount and use of purchasing power, would result in the demolition of society. ... Robbed of the protective covering of cultural institutions, human beings would perish from the effects of social exposure; they would die as the victims of acute social dislocation through vice, perversion, crime and starvation. Nature would be reduced to its elements, neighborhoods and landscapes defiled, rivers polluted, military safety jeopardized, the power to produce food and raw materials destroyed. (La Grande Transformation, p. 73)

A noter que cette antienne est reprise aujourd'hui aussi bien par la nouvelle droite (Cf. Eléments, hiver 2006) que par les théoriciens de la décroissance…

Mais la thèse d’une brutalisation de la société anglaise du 19ème par la libération des forces du marché se heurte à deux objections majeures.

D’abord, comme nous l’avons vu, l'Angleterre était déjà largement une économie de marché au 13ème siècle. Dès lors, la thèse du big bang devient difficilement soutenable ! Tout au plus peut-on parler d'une libéralisation et d'une marchéisation accrues de l'économie britannique au 19ème siècle.

Ensuite, ni la réforme des Poor Laws, ni le mouvement des enclosures n'ont eu, loin s'en faut, l'importance que leur accorde Polanyi. La paupérisation des classes laborieuses relève du fantasme: malgré la forte croissance démographique, ni les ouvriers des villes ni les ouvriers des champs n'ont vu leur niveau de vie diminuer pendant la révolution industrielle. De même, les conditions de travail des femmes et des enfants n'ont pas empiré: d'une part, ces conditions n'étaient pas meilleures dans l'Angleterre préindustrielle ; surtout, le 19ème siècle a vu toute une série de lois et de mesures qui ont réglementé la durée et les conditions de travail des adultes et des enfants. Enfin, la sécurité et l'environnement ne se sont pas dégradés, au contraire ! Même à Londres, les taux de criminalité ont baissé depuis la révolution industrielle, et les conditions sanitaires (qualité de l'eau, de l'air, de la nourriture) se sont nettement améliorées...

Sur les Poor Laws cf. ce chapitre du cours de Gregory Clark basé sur un article de l'auteur exploitant les données paroissiales ; et l'article English Poor Laws, de George Boyer, dans l'Encyclopédie d'EhNet ;

Sur les enclosures, cf. Gregory Clark: Common Rights in Land in England, 1475-1839, Journal of Economic History, Dec 2001 ;
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Sur l'évolution des salaires réels des ouvriers pendant la révolution industrielle, cf. Gregory Clark: "Farm Wages and Living Standards in the Industrial Revolution: England, 1670-1850", Economic History Review, 2001 ; et "The Condition of the Working-Class in England, 1209-2003" ;

Sur la condition des femmes, cf. ce CR de l'ouvrage de référence sur le sujet : Ivy Pinchbeck,
Women Workers and the Industrial Revolution, 1750-1850, 1930

¤ Second mouvement : la réaction des forces sociales

Selon Polanyi, la libération des forces du marché, en détruisant les modes de régulation et d'intégration sociales traditionnels, aurait désolidarisé la société et déshumanisé l'homme. La déstabilisation de la société, qui en aurait résulté, aurait fait le lit du nazisme et du communisme.

C’est la thèse du nazisme, enfant naturel du libéralisme, exposée dans la 1ère partie de La grande transformation -- l'une des choses les plus bêtes jamais publiées. Observons simplement que ce sont les économies les plus libérales qui ont été le plus épargnées par le fascisme et le communisme (e.g., l'Amérique du Nord et le Royaume-Uni). Passons... Et ne retenons que le coeur de la thèse : l'idée que les coûts sociaux du marché rendent inévitable une contre-révolution antilibérale.
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Las ! Soixante ans après, la gauche gouvernementale a partout renoncé à l'autogestion, aux nationalisations, à la planification, au protectionnisme, et tous autres modes d'intervention publique préconisés par Polanyi. Aux incantations des ennemis de la société de marché -- "Régulation ! Régulation ! Régulation !" -- les nations les plus prospères ont toutes préféré le mot d'ordre de l'ordo-libéralisme : "le marché autant que possible, l'Etat autant que nécessaire"...
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C'est dire que, dans la lutte historique entre le socialisme et le libéralisme, ce dernier a finit par triompher. La "grande transformation" n'est pas celle qu'avait prophétisée Polanyi...


Bibliographie

Pour une bonne présentation de l'oeuvre de Polanyi, cf. :

- pages 17 à 19, in The Sociological Perspective on the Economy, par Neil J. Smelser and Richard Swedberg ;
- le compte rendu de La grande transformation par Anne Mayhew pour EhNet ;
- plus complet : l'introduction de Fred Block à l'édition 2001 de The Great Transformation

Oeuvres de Polanyi :

- La Grande Transformation. Aux origines politiques et économiques de notre temps, Gallimard, traduction de The Great Transformation. The political and economic origins of our time, 1944.
- Les systèmes économiques dans l'histoire et la théorie, Larousse, traduction de Trade and market in the early empires. Economies in history and theory, K. Polanyi, C. Arensberg et H. Pearson (ed), 1957. Surtout pour les articles de Neale (chap. 11 : Réciprocité et redistribution dans un village indien) et de Polanyi (chap. 13 : L’Economie comme procès institutionalisé).
- Dahomey and the slave trade: an analysis of an archaïc economy, avec A. Rotstein, 1966.

Oeuvres de certains disciples de Polanyi :

Moses Finley : L’Economie antique
Paul Bohanann et Georges Dalton : Markets in Africa (not. leur introduction)
Marshall Sahlins : Age de pierre, âge d’abondance.

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